09/10/2005

 Session I (18h30) – 30 min d’écritures et illustrations Table 2 – Tveroz : L'Incipit

[ Session I (18h30) – 30 min d’écritures et illustrations Table 2 – Tveroz ]

 

L incipit

 

 

 1- « La silhouette d’un homme se profila ; simultanément, des milliers. Il y en avait bien des milliers. Il venait d’ouvrir les yeux et les rues accablées s’agitaient, s’agitaient les hommes qui tout le jour travaillèrent. La silhouette indiquée se dégagea du mur d’une bâtisse immense et insupportable, un édifice qui paraissait un étouffement et qui était une banque. Détachée du mur, la silhouette oscilla bousculée par d’autres formes, sans comportement individuel visible, travaillée en sens divers, moins par ses inquiétudes propres que par l’ensemble des inquiétudes de ses milliers de voisins. Mais cette oscillation n’était qu’une apparence ; en réalité, le plus court chemin d’un labeur à un sommeil, d’une plaie à l’ennui, d’une souffrance à la mort. »

 

1- Incipit du roman de Raymond Queneau Le Chiendent.

 

2- « Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas.
J'ai reçu un télégramme de l'asile : « Mère décédée. Enterrement demain.
Sentiments distingués. » Cela ne veut rien dire. C'était peut-être hier.
L'asile de vieillards est à Marengo, à quatre-vingts kilomètres d'Alger.
Je prendrai l'autobus à deux heures et j'arriverai dans l'après-midi.
Ainsi, je pourrai veiller et je rentrerai demain soir. J'ai demandé deux jours
 de congé à mon patron et il ne pouvait pas me les refuser avec une excuse
pareille. Mais il n'avait pas l'air content. Je lui ai même dit : « Ce n'est pas de
ma faute. » Il n'a pas répondu. J'ai pensé alors que je n'aurais pas dû lui dire
cela. En somme, je n'avais pas à m'excuser. C'était plutôt à lui de me
présenter ses condoléances. Mais il le fera sans doute après-demain,
quand il me verra en deuil. Pour le moment, c'est un peu comme si maman n'était pas morte. Après l'enterrement, au contraire, ce sera une affaire classée et tout aura revêtu une allure plus officielle. »

 

2- Incipit du roman d’Albert Camus L’Etranger

 

3- « Nous étions à l'étude, quand le proviseur entra, suivi d'un nouveau
habillé en bourgeois et d'un garçon de classe qui portait un grand pupitre.
Ceux qui dormaient se réveillèrent, et chacun se leva comme surpris
dans son travail.
Le proviseur nous fit signe de nous rasseoir ; puis, se tournant vers le
maître d'études :
« Monsieur Roger, lui dit-il à demi-voix, voici un élève que je vous
recommande, il entre en cinquième. Si son travail et sa conduite son
méritoires, il passera dans les grands, où l'appelle son âge. »
Resté dans l'angle, derrière la porte, si bien qu'on l'apercevait à peine,
le nouveau était un gars de la campagne, d'une quinzaine d'années
environ, et plus haut de taille qu'aucun de nous tous. Il avait les cheveux coupés droit sur le front, comme un chantre de village, l'air raisonnable et fort embarrassé.
Quoiqu'il ne fût pas large des épaules, son habit-veste de drap vert à boutons noirs devait le gêner aux entournures et laissait voir, par la fente des parements, des poignets rouges habitués à être nus. Ses jambes, en bas bleus, sortaient d'un pantalon jaunâtre très tiré par les bretelles. Il était chaussé de souliers forts, mal cirés, garnis de clous.
On commença la récitation des leçons. Il les écouta, de toutes ses oreilles, attentif comme au sermon, n'osant même croiser les cuisses, ni s'appuyer sur le coude, et, à deux heures, quand la cloche sonna, le maître d'études fut obligé de l'avertir, pour qu'il se mît avec nous dans les rangs. »

3- Incipit du roman de Gustave Flaubert Madame Bovary

 

 

4- « Ça a débuté comme ça. Moi, j'avais jamais rien dit. Rien. C'est
Arthur Ganate qui m'a fait parler. Arthur, un étudiant, un carabin lui aussi,
 un camarade. On se rencontre donc place Clichy. C'était après le déjeuner.
Il veut me parler. Je l'écoute. « Restons pas dehors ! qu'il me dit. Rentrons ! »
Je rentre avec lui. Voilà. « Cette terrasse, qu'il commence, c'est pour les
oeufs à la coque ! Viens par ici ! » Alors, on remarque encore qu'il n'y avait
personne dans les rues, à cause de la chaleur ; pas de voitures, rien.
Quand il fait très froid, non plus, il n'y a personne dans les rues ; c'est lui,
même que je m'en souviens, qui m'avait dit à ce propos : « Les gens de
Paris ont l'air toujours d'être occupés, mais en fait, ils se promènent du
matin au soir ; la preuve, c'est que lorsqu'il ne fait pas bon à se promener,
trop froid ou trop chaud, on ne les voit p lus ; ils sont tous dedans à prendre des cafés crème et des bocks. C'est ainsi ! Siècle de vitesse ! qu'ils disent. Où ça ? Grands changements ! qu'ils racontent. Comment ça ? Rien n'est changé en vérité. Ils continuent à s'admirer et c'est tout. Et ça n'est pas nouveau non plus. Des mots, et encore pas beaucoup, même parmi les mots, qui sont changés ! Deux ou trois par-ci, par-là, des petits... » Bien fiers alors d'avoir fait sonner ces vérités utiles, on est demeurés là assis, ravis, à regarder les dames du café.
Après, la conversation est revenue sur le Président Poincaré qui s'en allait inaugurer, justement ce matin-là, une exposition de petits chiens [...] »

 

4- Incipit du roman de Céline Voyage au bout de la nuit

 

« Tu vas commencer le nouveau roman d'Italo Calvino,
Si par une nuit d'hiver un voyageur. Détends-toi. Concentre-toi.
Écarte de toi toute autre pensée. Laisse le monde qui t'entoure s'estomper
 dans le vague. La porte, il vaut mieux la fermer; de l'autre côté,
la télévision est toujours allumée. Dis-le tout de suite aux autres : 
« Non, je ne veux pas regarder la télévision ! » Parle plus fort s'ils ne
t'entendent pas : « Je lis ! Je ne veux pas être dérangé. » Avec tout ce
chahut, ils ne t'ont peut-etre pas entendu : dis-le plus fort, crie :
« Je commence le nouveau roman d'Italo Calvino ! » Ou, si tu préfères,
ne dis rien ; espérons qu'ils te laisseront en paix. Prends la position
la plus confortable : assis, étendu, pelotonné, couché.  Couché sur le dos,
sur un côté, sur le ventre. Dans un fauteuil, un sofa, un fauteuil à bascule,
une chaise longue, un pouf. Ou dans un hamac, Si tu en as un. Sur ton lit
naturellement, ou dedans. Tu peux aussi te mettre la tête en bas, en position de yoga. En tenant le livre à l'envers, évidemment. Il n'est pas facile de trouver la position idéale pour lire, c'est vrai. Autrefois, on lisait debout devant un lutrin. Se tenir debout, c'était l'habitude. C'est ainsi qu'on se reposait quand on était fatigué d'aller à cheval. Personne n'a jamais eu l'idée de lire à cheval ; et pourtant, lire bien droit sur ses étriers, le livre posé sur la crinière du cheval ou même fixé à ses oreilles par un harnachement spécial, l'idée te paraît plaisante. On devrait être très bien pour lire, les pieds dans les étriers ; avoir les pieds levés est la première condition pour jouir d'une lecture. »

 

4- Incipit du roman D’Italo Calvino Si par une nuit d'hiver un voyageur

 

 

5- « Dans la plaine rase, sous la nuit sans étoiles, d’une obscurité et d’une
épaisseur d’encre, un homme suivait seul la grande route de Marchiennes
à Montsou, dix kilomètres de pavé coupant tout droit, à travers les champs
de betteraves. Devant lui, il ne voyait même pas le sol noir, et il n’avait la
sensation de l’immense horizon plat que par les souffles du vent de mars,
des rafales larges comme sur une mer, glacées d’avoir balayé des lieues de
marais et de terres nues. Aucune ombre d’arbre ne tachait le ciel, le pavé se
déroulait avec la rectitude d’une jetée, au milieu de l’embrun aveuglant des ténèbres. L’homme était parti de Marchiennes vers deux heures. Il marchait d’un pas allongé, grelottant sous le coton aminci de sa veste et de son pantalon de velours. Un petit paquet, noué dans un mouchoir à carreaux, le gênait beaucoup; et il le serrait contre ses flancs, tantôt d’un coude, tantôt de l’autre, pour glisser au fond de ses poches les deux mains à la fois, des mains gourdes que les lanières du vent d’est faisaient saigner. Une seule idée occupait sa tête vide d’ouvrier sans travail et sans gîte, l’espoir que le froid serait moins vif après le lever du jour. Depuis une heure, il avançait ainsi, lorsque sur la gauche à deux kilomètres de Montsou, il aperçut des feux rouges, trois brasiers brûlant au plein air, et comme suspendus. D’abord, il hésita, pris de crainte; puis, il ne put résister au besoin douloureux de se chauffer un instant les mains. Un chemin creux s’enfonçait. Tout disparut. L’homme avait à droite une palissade, quelque mur de grosses planches fermant une voie ferrée; tandis qu’un talus d’herbe s’élevait à gauche, surmonté de pignons confus, d’une vision de village aux toitures basses et uniformes. Il fit environ deux cents pas. Brusquement, à un coude du chemin, les feux reparurent près de lui, sans qu’il comprît davantage comment ils brûlaient si haut dans le ciel mort, pareil à des lunes fumeuses. Mais, au ras du sol, un autre spectacle venait de l’arrêter. C’était une masse lourde, un tas écrasé de constructions, d’où se dressait la silhouette d’une cheminée d’usine; de rares lueurs sortaient des fenêtres encrassées, cinq ou six lanternes tristes étaient pendues dehors, à des charpentes dont les bois noircis alignaient vaguement des profils de tréteaux gigantesques; et, de cette apparition fantastique, noyée de nuit et de fumée, une seule voix montait, la respiration grosse et longue d’un échappement de vapeur, qu’on ne voyait point. »

 

5- Incipit du roman d’Emile Zola Germinal

 

 

Contrainte :

 

Vous avez déjà bien travaillé sur l’écriture de votre roman, de votre B.D. ou croquis narratif. Et vous voilà au moment de commencer la rédaction de votre incipit. Choisissez donc une manière d’accrocher votre lecteur. Usez d’une méthode classique, in medias res ou autre. Vous devez conquérir votre public ! 

 

 

L’incipit, qu’on peut simplement désigner comme le début d’une œuvre littéraire (roman mais aussi recueil, nouvelle et correspondance épistolaire) est évidemment un enjeu particulier pour l’auteur. Il s’agit, dans un emploi commun de la lecture, des premières lignes auxquelles le lecteur va se confronter. Le premier moment décisif !

Lorsqu’il est présenté de manière dite « classique » comme dans Germinal de Zola par exemple, l’incipit répond à plusieurs exigences. Le lecteur est plongé dans la fiction, même si dans ce cas, l’auteur mêle réalité et fantasmagorie. Espace et temps y sont présentés et le personnage y est introduit avec certaines précisions.

Parfois, l’incipit est l’occasion d’une plongée directe dans l’action, au milieu des choses, on appelle alors cette technique « In medias res ».

Trois exemples ici : Madame Bovary de Flaubert, Voyage au bout de la nuit de Louis-Ferdinand Céline et L’Etranger de Camus.

Enfin, pour certains auteurs joueurs, l’incipit devient un jeu. Calvino manipule les conventions en s’adressant directement au lecteur, en l’invitant à bien se conditionner afin d’entamer la lecture du roman comme il se doit. De même chez Queneau dans Le Chiendent le personnage et les lieux ne sont qu’ombres et silhouettes, la fiction et les protagonistes prendront une forme visible au fur et à mesure de la narration.


13:17 Écrit par Atelier Duos2Duels | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

Commentaires

(sans titre) Des reflets, des images, certaines sans couleur, d'autres éblouissantes. Des gens, beaucoup de gens. Quelques-uns lui ressemblent, avec leurs épais cheveux roux et leurs yeux bleu-mauve. Surtout des femmes. Qui ? Quand ? Le Moyen-Âge. Non. La Renaissance. Non. Tout s'accélère, se brouille, tourbillonne. La lumière augmente jusqu'à devenir d'une blancheur aveuglante, insoutenable mais tellement chaleureuse et bienveillante. Puis d'un coup, plus rien. Trou noir.

Réveil en sursaut. Il fait toujours nuit. Elle vient de faire, encore, ce même rêve. Plus le sommeil s'éloigne, plus les images s'effacent. Seule reste cette sensation étrange, toujours identique. Comme chaque fois, elle est plus épuisée que si elle avait couru un double marathon. Et puis cette douleur, lancinant, irradiante, là, au milieu de son front.
Que peut bien signifier ce rêve ? Pour qu'ils reviennent aussi régulièrement, il doit bien y avoir une raison. Mais lesquelles ?
Elle tente de se rendormir et y parvient à chaque coup. Alors, seulement, de son inconscient ressurgissent certaines images.

Le lendemain matin, elle a tout oublié. Dernier vestige : une migraine diffuse que le chocolat chaud de sa tante aura vite fait de dissiper.

Écrit par : Anaïs | 09/10/2005

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